Aucun monument ne divise autant les Dakarois que celui-là. Un colosse de bronze de plus de cinquante mètres, un homme qui jaillit d’une colline volcanique, un enfant sur son bras tendu vers l’Atlantique, une femme à ses côtés. On le voit depuis l’avion à l’atterrissage, depuis la corniche, depuis une bonne partie de la ville — impossible de l’ignorer. C’est la plus haute statue d’Afrique, et pour ses défenseurs, une fierté panafricaine rendue visible. Pour ses détracteurs, un « éléphant blanc » : trop cher, construit par une dictature nord-coréenne, imposé par un président qui s’était réservé une part des recettes. La vérité, c’est que les deux camps ont des arguments solides. Que vous viviez à Dakar ou que vous soyez de passage, ne montez pas là-haut sans connaître l’histoire — c’est elle qui rend la visite intéressante, bien plus que la vue (qui est pourtant magnifique).
En bref
| Région (QFS) | Dakar (ville) |
| Commune / accès | Ouakam — colline des Mamelles, à l’ouest de Dakar |
| Type | Statue monumentale — belvédère et espaces d’exposition |
| Distance depuis le Plateau | ~10 km · 15 à 30 min selon le trafic |
| Durée conseillée | 1 h à 1 h 30 (esplanade + montée au belvédère) |
| Entrée | Payante, tarif par statut (voir plus bas) |
| Meilleur moment | Saison sèche (novembre à mai) ; fin d’après-midi pour la lumière et le coucher de soleil |
Résident ou touriste : deux visites, deux raisons d’y aller
Si vous vivez à Dakar, vous passez sûrement devant sans jamais monter. C’est le paradoxe du monument : tout le monde le voit, presque personne n’y va. Erreur. Pour 1 000 F (visite simple) ou 3 000 F (avec le belvédère), vous avez l’un des plus beaux points de vue de la presqu’île — la ville, les Almadies, l’océan à 360°, à plus de cent mètres au-dessus de la mer. C’est l’escapade parfaite d’une fin d’après-midi, quand la chaleur retombe et que le bronze prend la lumière. Emmenez-y quelqu’un de passage : vous redécouvrirez votre propre ville d’en haut.
Si vous êtes de passage, le piège est de juger avant de comprendre. On arrive souvent avec un a priori — « le truc nord-coréen mégalo » — et on repart sans avoir saisi ce qui se joue réellement ici. Prenez un guide, ou au minimum lisez la section ci-dessous : la polémique est le vrai sujet de la visite. Le monument ne se contente pas d’être grand, il raconte quinze ans de débat sénégalais sur l’argent public, la religion, l’image du pays et le panafricanisme. Vu comme ça, il devient passionnant.
Le colosse qui divise
Le monument représente une famille — homme, femme, enfant — surgissant d’un cratère, le regard vers l’Atlantique. Pour son commanditaire, le président Abdoulaye Wade, l’œuvre devait incarner l’Afrique sortant « des ténèbres, de l’obscurantisme et de la nuit » : une renaissance. Il a été inauguré début avril 2010 (les sources donnent le 3 ou le 4 avril, selon qu’on compte la cérémonie du soir ou le jour du cinquantenaire de l’indépendance), devant une vingtaine de chefs d’État africains. L’ambition symbolique était assumée, revendiquée, spectaculaire.
Sauf que la polémique avait commencé bien avant l’inauguration, sur quatre fronts à la fois.
Le coût. Entre 9 et 15 milliards de francs CFA (environ 15 à 23 millions d’euros, ou 27 millions de dollars) — jugé pharaonique dans un pays confronté à de fortes difficultés. Le financement fut d’autant plus critiqué qu’une partie du chantier aurait été réglée non en argent mais en cession de terrains — de l’ordre de 30 à 40 hectares — au constructeur, un montage jamais totalement transparent.
Les droits d’auteur. Wade, se présentant comme l’auteur de l’idée, s’était réservé 35 % des recettes touristiques au titre de la propriété intellectuelle. Une clause vécue comme un enrichissement personnel adossé à un ouvrage public payé par la collectivité.
La religion. Dans un pays à plus de 90 % musulman, une trentaine d’imams de Dakar et de sa banlieue ont prêché contre le monument, y voyant une idole contraire à l’islam : la représentation de figures humaines, et surtout la tenue légère de la femme, poitrine partiellement dénudée. Sous la pression, le pagne de la statue féminine fut rallongé. Signe que le monument fâche de tous côtés : des voix féministes ont, à l’inverse, dénoncé la position en retrait réservée à la femme dans la composition.
Les bâtisseurs. La réalisation fut confiée à l’atelier Mansudae de Pyongyang, en Corée du Nord — l’usine à statues des régimes autoritaires — d’où des accusations de style « stalinien » et la question, gênante, de collaborer avec une dictature. La conception fut néanmoins portée côté sénégalais par l’architecte Pierre Goudiaby Atepa, la sculpture revenant au Roumain Virgil Magherusan (le sculpteur sénégalais Ousmane Sow, un temps pressenti, s’était retiré).
En face, les défenseurs ne manquent pas d’arguments non plus. Le monument est devenu un repère identitaire et l’une des attractions les plus visitées de Dakar ; il a mis la capitale sur la carte et donné au continent une image de fierté assumée. On peut trouver la facture contestable et reconnaître la portée du symbole — c’est même, à notre sens, la seule façon honnête de le regarder. Le débat, depuis quinze ans, oppose le symbole à son prix.